home

search

Chapitre XXIII

  XXIII

  Ils avaient passé la première heure à rire. C’était des rires qui roulaient entre eux, imprégnés de complicité et d’une étrange urgence. Rhode évoquait les épisodes du déjeuner avec un mélange de malice et de délectation, à peine moqueur de ses propres souvenirs. Comme pour surenchérir, il énuméra toutes les phrases qui l’avaient marqué, et elle s’étonnait qu’il se souvenait de tant de ses maladresses qu’elle croyait oubliées, de son humour déplacé. La vision de ses joues rougies, de ses yeux embués de larmes de rire, l’atteignit plus qu’elle ne l’aurait cru. à son tour, Pimprenelle lui rappela, d’une manière provocante, qu’il avait été ridiculement malade après le Hors-lieu.

  Les picotements dans son ventre revenaient, insistants. Les souvenirs de la veille tambourinaient dans sa tête, et ses muscles s’engourdissaient à mesure que son c?ur s’affolait. Elle lui avait demandé un peu de calme, espérant que cela suffirait à tempérer ses émotions, mais sa simple présence lui faisait sentir son contr?le lui échapper. Tout chez lui semblait naturel, comme si la veille n’avait été qu’une banale et simple soirée. Et ?a l'avait peut être été pour lui, elle ne voulait pas le lui demander.

  Le visage collé à la vitre, elle regardait défiler les montagnes et leurs cimes rouges qui protégeaient les marais d’une barrière naturelle. Elle essayait tant bien que mal de réfléchir à autre chose. Il n'y avait qu’une entrée entre ses montagnes qui menait à la route des pèlerins. La caisse roulait avec un rythme de plus en plus capricieux, secouant doucement leurs épaules, au rythme des sabots des mules géantes. Rhode, immobile dans son siège, lui semblait la regarder, mais elle ne voulut pas tourner la tête pour vérifier.

  L'arrivée approchait tout de même, et elle ne pouvait s'empêcher de réfléchir à ce qui l’attendait. L’Opéra, malgré tout, lui avait appris plus qu’elle n’osait l’admettre. Le peuple n’était au courant de rien, c’en était vertigineux. Personne, pas même dans les messes basses, n’avait parlé du roi autrement qu’avec dévotion. Et, chose plus troublante encore, personne n’avait évoqué les étoiles, alors qu’elles étaient au c?ur du spectacle.

  Pour la cour, cela n’avait rien d’étonnant : les nobles ne s'aventurent pas sur les terrains glissants. L’écoute des étoiles n’est pas égale pour tous — certains les entendent mieux que d’autres — et il est presque mal vu d’en parler à titre personnel. C’est au roi qu’il revient d’en traduire la volonté, de rendre leurs messages officiels, pour ceux important, disons. Pour les petites choses — les récoltes, le climat, les sols — c’est le Journal Scienti qui propage ce que les chercheurs captent.

  Mais le Décaméron, lui, n’est pas une fête de cour. Il accueille le peuple tout entier. Sur le papier du moins, nul rang n’y prévaut. Chez les enfants, par exemple, le sujet br?le les langues. Ils aiment les étoiles parce qu’elles sont enseignées à l’école, parce qu'elles soulèvent plus de questions qu’aucune autre chose du monde. Elle songeait qu’elle aurait un meilleur aper?u une fois sur place, et pendant dix jours… Cette pensée l’éreintait d’avance.

  C’est un pèlerinage, songea Pimprenelle : marcher des heures durant le long des crêtes, jusqu’au Pic Saint, là où les étoiles parlent si clairement que n’importe qui peut les entendre. Enfin, c’est ce qui est raconté, elle n’a jamais pu y aller. Le roi s’y tient toutes les dix nuits, dictant leurs paroles, traduisant leur chant.

  Avant que Rhode ne lui dise la vérité sur lui, elle se réjouissait d’y aller.

  Elle se souvenait de la fierté qu’elle avait ressentie quand, à Chantoiseau, l’officier royal avait prononcé son nom sur la Grand place. C’était la ville la plus proche des Thymes, celle de son enfance, celle où elle achetait son pain, où elle avait noué ses premières amitiés et amourettes. Elle s’était inscrite des mois à l’avance pour espérer participer au Décaméron de cette année. Si elle avait su tout ce qui adviendrait, elle aurait préféré attendre quelques années de plus, lorsque Rhode et la cité scientifique l’auraient oubliée.

  Le Décaméron avait été réformé par Thüle, il y a quelques années. Une des rares décisions que le peuple ose contester. En théorie, nul ne discute les volontés des étoiles : le ciel parle, les vivants écoutent. Elle songeait que cette décision fusse la sienne, fusse de sa volonté propre. Cet aveu lui gla?a les veines, alors que ses yeux fixaient toujours le paysage défilant lentement au gré des soubresauts de la calèche.

  Dix jours sans nuages. Dix jours d’écoute et de prières, à observer un des plus beaux ciel que le monde puisse offrir.

  — Nous arrivons dans une quinzaine de minutes, tu t’es endormie?

  — Un peu, je ne sais pas. Je suis un peu anxieuse, c’est mon premier Déca.

  — Et moi mon quinzième, soulage toi, l’ascension te sera aisée.

  — Tu l’as connu avant la réforme?

  — Oui, mais j’étais jeune, je m’en souviens mal.

  — Raconte-moi.

  — Il y avait plus de monde, d’abord. Des foules entières. Aujourd’hui, tu croiseras surtout des pèlerins au début, rarement plus après le deuxième jour. Avant, c’était des flots humains, des chemins pleins jusqu’aux crêtes.

  — ?a devait saccager le sol !

  — Oui, et tout le monde n’est pas propre.

  — Si je peux me permettre, vous ne l’étiez pas non plus lors de votre venue aux Thymes. J’ai suivi vos pestilences à la trace.

  — Si moi et ma garde n’étions pas propres à tes yeux, je te laisse imaginer l’état de la montagne après le Déca, ricana Rhode.

  — C’est une infamie !

  — Arrête de t'insurger et laisse moi reprendre. Une fois l’ascension passée — au cinquième jour, disons — le roi prenait la parole. Les derniers jours durant, il lisait le ciel clair et donnait sa parole. C’était l’idée.

  — En théorie, je suppose?

  — Perspicace. Thüle n’a jamais fait de discours. Je ne me souviens plus comment il s’y prenait, mais il trouvait toujours une excuse pour ne pas le faire. Maladie, ciel couvert, ou, ma préférée, que les étoiles lui avaient intimé silence. Elles seraient timides, para?t-il.

  — Timides? siffla-t-elle. Je n’arrive pas à croire qu’il ment au front et à la barbe de tout le monde depuis deux cents ans, et avec des stupidités pareilles !

  — Les gens ne peuvent pas savoir, dit-il sèchement. Il contr?le les médias, tu te rappelles ? Et qui ira jamais se risquer à dire que le roi n’entend pas ? Enfin, laisse-moi finir!

  If you come across this story on Amazon, it's taken without permission from the author. Report it.

  Il marqua une courte pause, le temps de lancer un regard de défi à la Dr?le, avant de reprendre.

  — Aujourd’hui, c’est un rassemblement. Une sorte d’ode à la vie : on observe, on rend hommage au ciel. Les pèlerins l’interrogent, chacun à sa manière, dans une forme d’intériorité… d’intimité.

  — Ce sont des balivernes, trancha Pimprenelle.

  — La réalité, c’est que le peuple n’entend rien. Ils feignent d’entendre, fabulent. Le noble royaume de Thüle : la tête dans le sable, et mensonge à tout va, on ne peut pas se tromper !

  Elle se redressa, l’?il vif.

  — C’est ce que je compte vérifier.

  — J’ai voyagé à travers tout le pays pour trouver une seule personne capable de les entendre nettement Pimprenelle, je sais de quoi je parle.

  — Et bien tu voyages mal ! En tout cas, je n’y crois pas. A Chantoiseau, par exemple, il y a Fifreubel, un vieillard scabieux qui n’a plus une dent. Il doit être né il y a des millénaires, ou plus. Il ne parvient à dormir que lorsque les étoiles respirent, quand elles s’arrêtent un court instant de parler tant elles bourdonnent dans sa caboche ! C’est de lui que je tiens l’apprentissage de ma lecture du ciel. Enfin, je l’ai surtout espionné, ce n’est pas comme si j’avais une quelconque envie de lui parler, raconta-t-elle. Comme Thüle, il a une assez grande proportion au dévergondage, si tu vois ce que je veux dire…Tous les jeunes du coin savent qu’il ne faut pas s’en approcher. Si tu voyais son sourire, celui du Hors-lieu ne te fera même pas sourciller!

  — Et c’est maintenant que tu m’en fais part ?

  — Il ne parle pas, je te dis. Tu n’obtiendras rien de lui. Et crois-moi : s’il avait su que vous le cherchiez, il l’aurait deviné avant même que l’idée vous en vienne. Quand on le cherche, on ne le trouve jamais.

  — Et toi, alors?? Comment as-tu fait pour l’espionner??

  — Ah, ?a?! fit-elle avec un clin d’?il. C’est un secret de Dr?lesse.

  La berline s'arrêta. Rhode déverrouilla les portières en appuyant sur un petit bouton dissimulé sous le rideau. Il ne lui demanda pas de descendre avant lui, le prince toujours en premier.

  — On se revoit en haut ! lan?a-t-il en lui jetant un regard par-dessus l’épaule.

  Avant qu’elle n’ait pu répondre, il s’éloignait déjà vers un petit groupe de gens, Phé Mellièze et Gormiton en tête, qui l’attendaient au pied de la montagne. Pimprenelle posa le pied au sol, attrapa son sac, puis remercia rapidement les mules qui s’éloignaient déjà, habituellement sans cocher pour les guider. Autour d’elle, les véhicules s’amassaient et la foule se pressait.

  Elle avait imaginé un départ calme, propice à l’introspection. Ce n’était pas du tout le portrait que dressait le paysage. Des guichets montés à la hate filtraient les pèlerins venus par centaine, des employés criaient des ordres, et l’odeur de la terre battue se mêlait à celle des bêtes. Rhode, déjà loin, suivait un chemin étroit qui s’enfon?ait dans la roche. En un clignement, il avait disparu. Elle songea qu’à sa connaissance, il n’existait pas d’autre voie pour atteindre le sommet que celle qu’indiquait le personnel.

  Puisqu’elle était déjà derrière les guichets, elle supposait qu’elle bénéficiait des privilèges de prince, et se dirigea vers le passage de départ. Elle se glissa parmi les pèlerins, heurtant des épaules, bousculée par la lenteur du flot humain. Le sentier se rétrécissait, for?ant tout le monde à avancer par à-coups. Lorsqu’elle eut enfin assez d’espace devant elle, elle accéléra, trottina, presque soulagée. L’air de la montagne lui br?lait les poumons, mais elle préférait cette fatigue au confinement de la foule.

  Ce n’est seulement qu’après plusieurs heures de marche qu’elle put croire à la solitude. Bien qu’elle croisat encore quelques marcheurs, elle les ignorait éperdument, les effa?ant de sa conscience. Un pouvoir qu’elle avait aguerri et aff?té durant les mois passés chez Rhode. Ses sens savaient désormais se fermer d’eux-mêmes : elle n’avait plus besoin, sauf en cas d’urgence, de se boucher les oreilles pour étouffer les sons. Seulement, elle se demandait si cette capacité n’avait pas émoussé ses instincts premiers — ceux, plus anciens, qui veillent sur le territoire et per?oivent le danger avant qu’il ne se nomme.

  Le soleil tapait haut, et le vent frais lui apportait des effluves de pollen et de pierre chaude. Il devait être midi, ou presque et les chemins tracés n’avaient cessé de grimper. Le sentier des Géants, notait l’écriteau : la dernière montée avant le prochain plateau, lieu idéal pour faire une halte.

  Elle but trois gorgées d’eau avant de s’y engager. Le chemin particulièrement abrupt s’enfon?ait sous les arbres, sillonné de racines. Le sentier portait bien son nom, il était si cabossé qu’on aurait dit que des géants avaient marché jadis ici, creusant la terre et la montagne de leurs lourds pas.

  Ses jambes prirent un rythme s?r, et étonnamment rapide pour la plupart des pèlerins — qu’elle cessa d’ailleurs de croiser. Elle s’étonnait qu’elle puisse tenir un aussi bon rythme, et sentait déjà ses muscles se vivifier tant elle se sentait confortable dans cette nature, même étrangère.

  D’immenses rochers de plusieurs mètres d’envergure per?aient le sol aux pieds des arbres. Ils semblaient presque taillées, et jonchaient les part et d'autres du sentier. Elle avait déjà croisé ce genre d’étrangeté au sud des Thymes, des vestiges de l’ère glaciaire. Ils auraient dévalé la montagne durant si longtemps que la chute les aurait taillés pour leur donner cette forme arrondie caractéristique.

  Elle savourait chaque seconde à mesure qu’elle gravissait le sentier, dans les pas des géants.

  Le plateau s’ouvrit soudainement sur un champ immense d’herbes sèches et dorées qui ondulaient au vent. D’ici, on voyait les marais de Damvix s’étendre à perte de vue : une mer d’eau et de végétation où le ciel se reflétait en éclats d’argent. Pimprenelle avan?a prudemment, attentive aux vipères, et se pencha vers le bord, avide d’en voir davantage. Les marécages étaient bien plus vastes qu’elle ne l’avait imaginé, bien plus que sur les cartes. En vérité, les Bofu-bofu ne vivaient qu’à l’orée des marais : au-delà, les terres devenaient impraticables, avalées par la vase.

  Quelque chose attira son regard : une forme brune, peut-être les ruines d’une maison. Impossible d’en être s?re.

  Un rire gras éclata au loin, répercuté par les falaises — un rire de Bofu-bofu. Pimprenelle sursauta, manqua de trébucher, et s’éloigna d’un pas vif, mal à l’aise à l’idée qu’il puisse surgir derrière elle.

  Un peu plus loin, le cirque s’ouvrait sur une fort jolie clairière, protégée du vent par ses anneaux de roche. Elle jeta son dévolu sur deux rochers encastrés à son entrée, pour y manger. Un étang s’y étendait au centre, miroitant sous le soleil. Les blocs tombés des pans de montagne formaient des abris naturels — territoire de créatures, elle n’en doutait pas.

  Après avoir mangé, elle se tapit dans un coin, immobile, espérant qu’aucun pèlerin ne viendrait troubler le lieu.

  C’est alors qu’elle les vit.

  Les Setocaudés, des dragons longs comme des martres, couvert au ventre d’un duvet blanc. L’un faisait le guet, dressé de tout son long sur ses pattes arrière, la tête oscillant lentement d’un c?té à l’autre dans un mouvement serpentin. Les juvéniles sortaient de sous les rochers, s’étiraient, bondissaient dans la lumière. Pimprenelle ne bougeait pas. Leurs queues étaient couvertes de crins drus, pouvant se raidir comme des aiguilles d’os et jaillir à la moindre menace. Elle pouvait entendre leurs petits bruits d’excitation du jeu, le frottement de leurs écailles.

  Le cri du guetteur fusa aussit?t d’un son strident, et les dragons s’éparpillèrent dans une explosion d’ailes et de poussière. Des pèlerins. Pimprenelle se cacha à son tour, les mains pressées contre ses oreilles. Elle n’avait pas plus envie de les croiser que les dragons. Ils passèrent devant elle sans la remarquer, sans remarquer non plus les derniers Setocaudés qui se remettaient rapidement sous les pierres. Ils parlaient fort.

  Elle n’eut pas envie de sortir sa tête pour les observer, de peur d'être découverte, mais elle pouvait facilement déduire qu’ils étaient trois Bofu-bofu. Ils parlaient la vieille langue des marais, leur accent était si prononcé qu’elle ne comprit que des bribes. Quelque chose à propos de pari ? Parier sur le nombre de pèlerins qui atteindraient le sommet. Parce que tous n’arriveraient pas en haut ? se demanda-t-elle.

  Finalement, ils bifurquèrent sur un sentier non balisé, et Pimprenelle put enfin souffler. Elle attendit que leurs voix s’éteignent complètement avant de sauter de derrière son rocher, puis longea le petit lac à pas rapides.

  Le reste de la journée s’écoula ainsi, sans qu’elle ne croise personne.

Recommended Popular Novels