XXXI
Un ramassi de pommes pourries plus gros que la veille gisait sur les marches devant le dolmen. Pluton l’avait réveillée par ses longs rales tout au long de la nuit, à chaque nouvelle pomme qu’il venait déposer. Sa lassitude se mua d’un coup en colère. Elle donna un violent coup de pied dans la pourriture, qui éclaboussa, projetant sur elle un jus épais et collant, maculant ses vêtements. Cela l’irrita davantage encore. Elle se rua au centre de la clairière et aper?ut Pluton, derrière les arbres, les yeux braqués droit sur elle.
Elle hurla à travers l’espace ouvert.
— Pluton ! Espèce de stupide bête, ingrat ! Tu m’épuises, j’en ai plus qu’assez de ton sale caractère ! Va t’en !
Il tressaillit de tout son être, ses yeux luisant dans la pénombre des bois. Il ne bougea pas. Elle s’élan?a vers lui.
— Va t’en je te dis ! Fous le camp !
Il fit volte face, sa tête heurta un arbre dans son mouvement avant de s'enfuir à toute allure dans la forêt. Le regret la saisit un instant plus tard, et elle d? laver sa peau longuement, à plusieurs reprises, pour que la culpabilité cesse de lui arracher la pulpe durcie des doigts qu’elle rongeait avec ses dents.
Des heures plus tard, elle était endormie contre les pierres des dolmens en ruine, sans avoir eut conscience de s’être couchée là. Il faisait froid, mais elle ne le sentait pas. Elle ne s’était pas nourrie depuis des jours, mais cela non plus, elle ne le sentait pas. Il n’y avait que la fatigue écrasante, le poids immense de l’épuisement qui scellait ses paupières, assommait ses muscles, et… un go?t. Une pate épaisse et infecte dégoulinait lentement dans sa gorge. Elle restait inconsciente, incapable de contracter la langue, la substance glissait jusque dans sa trachée, laissant sur son passage un relent putréfié, comme si elle avait la réjection de quelqu’un dans la bouche.
Soudain elle ouvrit les yeux. Ses muscles se contractèrent et elle réalisa l’horreur. Elle toussa, cracha le dégueuli de pommes pourries dont sa bouche était remplie. Il faisait nuit noire, la lune pleine et claire au-dessus d’elle éclairait le Sangrivière poster à quelques mètres.
Il lui avait vomi dans la bouche.
Elle se redressa en position assise, la tête tournant comme une toupie, le ventre ravagé par la douleur. Le choc était trop immense pour laisser place à autre chose : ni la nausée, ni la peur, ni même la conscience de ce qui lui arrivait. Ses vêtements étaient trempés, et elle mis un moment avant de comprendre que c'était ses propres urines et selles dont elle était barbouillée. Elle était ailleurs, maintenue par la seule br?lure de ses entrailles, dans une sorte de transe blanche où chaque respiration semblait la seule chose encore réelle.
Un souffle chaud s’épandit au creux de son oreille, elle tourna la tête. Le long museau de Pluton la reniflait, et sa grosse langue vint lécher son visage. Une grimace se dessina sur ses traits, la faim comprimait ses organes.
— Fro…Fromage, parvint-elle à articuler, levant vers lui un regard trouble.
Il la scruta de ses petits yeux noirs, la flaira une dernière fois, puis s’ébroua et se glissa à l’intérieur du logis, sous les pierres. Lorsqu’il revint, une demi-meule coincée entre ses dents pointues, le froid avait déjà assailli Pimprenelle, qui luttait pour ne pas sombrer de nouveau. Elle dévora le fromage, tentant d’effacer le go?t abject dont sa langue semblait imbibée. Dès qu’elle le put, elle s’appuya tant?t sur les menhirs, tant?t sur le dos luisant du Sangrivière jusqu’à l’intérieur où elle se laissa tomber devant la cheminée. Elle agita énergiquement les cendres, les braises s'excitèrent rapidement. Ses sens revinrent à elle bient?t, et avec eux l’odeur sous jacente mais frappante de la mort, celle de la fétidité de la pourriture. Mais en sous ton, c’est son odeur qu’elle reniflait.
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Elle s’empressa de défaire sa ceinture, d'?ter son pantalon, sa tunique sale. Ses yeux s'écarquillèrent devant les débuts d’escarres sur ses pieds, elle en sentait d’autres sur ses fesses. Il y en avait de moins importantes à l’arrière de ses épaules. Son corps avait l’apparence d’un cadavre. Elle pourrissait, et son Thalipède venait sans doute de la sauver grace à des pommes. Je me sais mourante, les étoiles me l’ont confirmé, c’est ce qu’elle avait déclaré à Garlopeau. Ce à quoi il lui avait répondu qu’il l’a pensait empoisonné.
— Pluton, alors lorsque tu parlais c’était pour m’avertir ? Et ces pommes étaient… Pluton ?
Elle tourna la tête, mais il avait disparu. Ses pattes dotées de larges doigts ne faisaient pas le moindre bruit lorsqu’il se dépla?ait. Elle contempla, déconfite, le logis dévasté. Il n’avait jamais été aussi sale. Des pommes gatées tapissaient le sol, dégoulinaient le long des plinthes, maculaient les murs. Ses affaires de la ville étaient étalées là, mêlées à ses vêtements souillés.
Elle réussit à se lever, et fit couler un bain.
*
— Oui. La Lethée, il n’y a aucun doute. Par contre, des pommes en décomposition ? Ce n’est pas un antidote connu.
— Pas connu des humains du moins, parce que Pluton n’a pas eu l’air de douter de son efficacité.
— Hm, bougonna le Dr?le, se frottant les sourcils. Bois tout de même ce que je t’ai donné durant la semaine qui suit. Le matin, et à jeun. Je te l’écris là. Là, voilà. ?a éliminera les dernières toxines, s’il en reste. Et pour les escarres, il suffit de bien nettoyer et de bouger, enfin tu le sais, je te l’ai déjà dit. Tu me paieras plus tard, le temps de te refaire un stock intéressant, ce que je vois dans nos logis ne m’intéresse guère. Ah ! Ne me remercie pas et déguerpit d’ici, il ne t’aura pas échappé qu’il est cinq heure du matin.
— Encore une chose, Garlopeau. Depuis quand est-ce que tu estimerais que j’ai été empoisonné ?
— Je n’en sais rien. De grace, laisse un vieux rebouteux se reposer en paix.
— Garlopeau ! J’aurais pu mourir, je veux savoir qui a pu me faire ?a, fais un effort de mémoire. Je sais que tu convoites ma petite harpe en tellure, tu pourrais l’avoir si tu acceptes de parler.
— Ah ? La petite harpe jaune ? Celle avec les cordes blanches en ny…
— Celle-là même Garlopeau.
— La Lethée met une semaine et plus à tuer. C’est ce qui en fait sa force, le narcotique isole la victime et la plonge dans un aveuglement de soi si profond qu’il empêche de percevoir sa propre dégradation. Et… elle a un sale go?t. Donc si tu as avalé quelque chose de…, il s'interrompit, creusant les joues pour réprimer un baillement.
— Je m’en rappelle. J’ai avalé un verre d’eau au Décaméron…
— Le plus important est de savoir qu’il aurait pu mettre cet horrible poison dedans.
— Le prince. C’est lui qui m’a servi.
Le regard de Pimprenelle resta dans celui du médecin, la bouche entre ouverte.
— Le prince ! Tu n’es pas tiré d'affaires, s’il veut ta mort, il reviendra vérifier que tu l’es bel et bien ici. Je ne veux pas d’aller et venu sur le territoire, arrange-toi pour régler ses facheuses histoires ailleurs, Pimprenelle.
— Merci, répondit-elle brièvement. La harpe est tienne, je l’ai caché au creux du gros tronc millénaire, dans une niche dans les branches hautes. Au revoir Garlopeau !
— Je le savais ! Ah, je le savais qu’elle était là bas, j’aurais d? vérifier les hauteurs ! Fichtre, fichtre, fichtre !
Pimprenelle prit son manteau sur la chaise en bois, et sortit rapidement, la machoire et les mains serrées. Elle passa la nuit dans le logis le plus proche, et le lendemain à ranger et laver celui des dolmens. Elle avait offert les plus beaux galets gris de sa possession à Pluton, ce qu’il avait accepté avec joie. Il n'était pas réapparu de la journée, certainement occupé à leur trouver une place dans les trous qu’ils creusaient. Elle n’avait pensé plus qu’à Rhode, au contr?le qu’il avait eu sur elle, à la manipulation sordide qu’il avait eu pour l'empoisonner de sang froid. Les souvenirs de leurs proximités ne l’a laissait que plus idiote, plus hébétée. Une sensation d’avoir été dupe et consentante, dont elle gardait encore la chaleur sous la peau.

